D’après Fereydoon Batmanghelidj, beaucoup de maladies qu’on pense inévitables, arthrose, maux de dos, asthme, migraines, dépression, troubles digestifs, trouveraient un début de solution dans un geste élémentaire : boire plus d’eau. Ce médecin iranien, décédé en 2004, a consacré huit ouvrages à défendre sa vision. Longuement contestée par la communauté scientifique, elle a pourtant séduit des lecteurs aux quatre coins du globe : ses livres sont traduits en quinze langues et continuent de susciter le débat.
Batmanghelidj naît en 1931 au sein d’une famille aisée de Perse. Après des études à Fettes College en Écosse, il passe son diplôme de médecine à Londres puis retourne exercer en Iran. Mais la Révolution islamique de 1979 bouleverse son destin : emprisonné, condamné à mort, il ne doit sa survie qu’à la nécessité pour l’administration pénitentiaire de garder un médecin sous la main. C’est dans ces cellules qu’il développe ses thèses.
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Là, privé de tout médicament, il se retrouve face à un détenu cloué par un ulcère à l’estomac. Faute de mieux, il lui tend un verre d’eau, puis un second, puis un troisième, et constate une amélioration inespérée. Encouragé, il propose ce « traitement » à d’autres malades, observe des évolutions positives et cherche à comprendre ce qui se joue. Selon lui, la déshydratation serait omniprésente, souvent silencieuse, et à l’origine de multiples troubles que la médecine moderne traite par la chimie plutôt que par l’eau.
L’ulcère apaisé… par l’eau ?
À sa libération en 1982, Batmanghelidj fuit aux États-Unis. Il y découvre l’ampleur des « maladies de la civilisation » et se lance dans une relecture radicale de la physiologie humaine : pour lui, la déshydratation chronique sous-tendrait nombre de nos pathologies modernes. D’après lui, l’homme moderne aurait perdu son instinct de soif. Les signaux d’alerte seraient trop lents à se manifester, surtout avec l’âge, comme en témoigne la canicule de 2003, qui a frappé durement les seniors incapables de percevoir ce besoin vital. Certains médicaments faussent en plus la sensation de soif. Et notre mode de vie n’arrange rien : café, thé et sodas sont diurétiques, tout comme les eaux minérales trop riches en sels, qui poussent le corps à éliminer davantage d’eau. Même les slogans publicitaires ne s’y trompent pas, promettant de « boire et éliminer ».
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Batmanghelidj recommande donc de s’en tenir à l’eau de source ou du robinet, et rien d’autre, à l’exception, lors d’un effort physique intense, de quelques boissons comme Gatorade ou Isostar, censées restituer à l’organisme eau et minéraux perdus. Mais même là, il pointe que l’eau courante n’est pas toujours exempte de minéraux en excès.
En revanche, il écarte sans ménagement les boissons énergisantes type Red Bull, mélange de caféine, sucre et taurine, un cocktail qu’il juge carrément déshydratant (même si certaines recherches récentes nuancent l’effet de la caféine). Il insiste aussi sur le rôle de nombreux médicaments, notamment psychotropes, qui dessèchent les muqueuses et perturbent le ressenti de la soif.
Le résultat : l’humain moderne ne sait plus interpréter ses besoins hydriques. L’eau quitte les cellules pour maintenir la fluidité sanguine, ce qui engendre un déséquilibre intérieur. Quand la déshydratation devient chronique, la cellule fonctionne mal, les désordres se multiplient et toute la mécanique du corps s’enraye.
Pour Batmanghelidj, de nombreux problèmes qui résistent aux traitements classiques gagneraient à être approchés par une réhydratation systématique : deux verres d’eau avant chaque repas pour combler un déficit latent.
Asthme et hydratation : une piste inattendue
Il affirme avoir soulagé des milliers d’asthmatiques rien qu’en interdisant excitants et sodas, et en leur prescrivant une hydratation régulière. Pour lui, l’asthme ne serait pas uniquement dû à des allergènes ou à l’histamine en tant que messager de l’inflammation. L’histamine, selon Batmanghelidj, régulerait aussi la perte d’eau par la respiration : elle serait produite pour limiter cette fuite hydrique. Boire suffisamment, c’est, selon lui, atténuer cette réaction et mieux contrôler l’asthme.
Maux de dos et arthrose : le cartilage assoiffé
Un cartilage bien hydraté reste souple, lisse, et l’articulation fonctionne sans accroc. Mais dès que l’eau vient à manquer, il durcit, s’abîme, puis s’enflamme, ouvrant la porte à l’arthrose. Ce phénomène concerne aussi la colonne vertébrale, où chaque vertèbre repose sur un disque riche en eau : si ce coussin se déshydrate, les vertèbres se compriment, les nerfs sont pincés, la douleur devient aiguë.

L’injection de plasma marin isotonique dans la zone concernée permettrait, selon certains praticiens, de réhydrater localement les disques vertébraux. Mais Batmanghelidj défend une approche plus simple : boire de l’eau de source, bannir les excitants et les boissons sucrées ou diurétiques. Ce geste, répété, améliorerait la souplesse du dos et limiterait l’usure articulaire.
Migraine et déshydratation : un signal du cerveau
Pour Batmanghelidj, beaucoup de migraines trouvent leur origine dans l’insuffisance d’eau dans le sang. L’alcool, les diurétiques, les repas riches en histamine ou certains aliments spécifiques (chocolat, fromages, poissons, fraises, cacahuètes, œuf…) déclenchent ce processus. Passer des heures dans un air sec, voyager en avion sans s’hydrater : autant de facteurs aggravants. La migraine serait un cri d’alarme du cerveau, l’organe le plus dépendant de l’eau. Boire permet rarement de faire disparaître la douleur sur-le-champ, mais accélère le retour à l’équilibre, tandis que les antalgiques soulagent temporairement.
Hypertension et athérosclérose : quand le manque d’eau durcit les artères
L’hypertension chronique, explique Batmanghelidj, résulte d’une adaptation du corps à une diminution des volumes hydriques. Les vaisseaux se contractent pour préserver la circulation. Sans ce mécanisme, des bulles d’air pourraient apparaître dans le sang, provoquant des risques graves, similaires à ceux rencontrés lors d’une remontée trop rapide en plongée sous-marine. Malheureusement, une contraction persistante favorise le dépôt de plaques sur les parois artérielles (athérosclérose), avec à la clé embolies, infarctus ou accidents vasculaires cérébraux. La production de cholestérol, selon ses observations, augmenterait pour protéger les membranes cellulaires et éviter la perte d’eau. Pour lui, la solution passerait par une hydratation régulière et l’éviction des excitants et du sucre.
Douleurs digestives : l’eau comme baume
C’est une scène fondatrice : un patient souffrant d’ulcère peptique, soulagé par de simples verres d’eau. La muqueuse digestive, attaquée par l’acidité et fragilisée par la vie moderne (grignotage, sodas, stress, horaires irréguliers), se déshydrate et perd sa protection. La douleur s’installe, parfois jusqu’à l’inflammation chronique, voire la tumeur. Rompre avec ces habitudes délétères, boire régulièrement entre les repas, permet une réhydratation locale et un apaisement rapide. Bien sûr, si d’autres symptômes apparaissent, fièvre, nausée, paroi abdominale dure,, l’urgence médicale s’impose.
Dépression et stress : les effets méconnus de la déshydratation
Batmanghelidj avance une idée provocatrice : les relations sexuelles seraient la première cause d’anxiété chronique, suivie de la dépression. Mais il n’ignore pas que l’alimentation et l’hydratation jouent aussi un rôle. Les anxiolytiques et psychotropes, souvent prescrits pour ces troubles, réduisent la sensibilité à la soif, tandis que café, thé et tisanes accentuent leur effet diurétique. Ce cercle vicieux aggrave l’insomnie, l’irritabilité, la fatigue chronique, autant de symptômes traités à coups de médicaments, sans jamais questionner le niveau d’hydratation. La boucle ne se referme jamais vraiment, les troubles persistent.
Obésité : quand la soif se déguise en faim
Le cerveau, particulièrement avide de glucose, pâtit de la déshydratation. Les cellules gliales, qui alimentent les neurones, envoient alors des signaux mal interprétés : l’organisme confond la soif et la faim. Ceux qui manquent déjà d’eau se mettent à manger davantage, aggravant le déséquilibre. Ce mécanisme contribue à l’enchaînement de troubles, arthrose, hypertension, dépression, que l’on traite souvent séparément, sans voir le lien commun : le déficit hydrique.
Un remède universel ?
Peut-on vraiment guérir autant de maux avec de l’eau ? Les affirmations de Batmanghelidj n’ont pas toutes été validées scientifiquement. Beaucoup reposent sur ses propres observations, non sur des études contrôlées. Ce qui frappe, cependant, c’est la faible attention portée à l’hydratation dans la pratique médicale courante. L’état des muqueuses, de la langue, des gencives, gestes simples, mais rarement effectués, sauf chez le vétérinaire. Le fameux « pli de peau », utilisé pour diagnostiquer une déshydratation du tissu conjonctif, reste un réflexe surtout chez les personnes âgées.
Les conseils du Dr Batmanghelidj, finalement, s’adressent directement à chacun. À défaut de révolutionner la médecine, ils invitent à s’écouter, à observer les changements concrets qui surviennent en modifiant ses habitudes. Avec un médecin ouvert, il devient possible d’aller plus loin, bilans sanguins, tests urinaires, pour objectiver les effets d’une réhydratation sérieuse.
Parfois, le plus évident reste invisible, jusqu’au jour où un simple verre d’eau fait toute la différence.
Jean-Marc Dupuis, avec effervesciences
Sources pour cet article :

